Que sont nos corps devenus?
Une expos
it
ion qui interroge le monde d'aujourd'hui.
. .via le cor
ps, cible privil
égi
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dernité
et de l'utopie... Ci-dessus : une partie de l'installation de Martine Deny. (photo Georges Grima)
En marge des festivals, la Galerie Susini et l'espace Sextius proposent un corpus de six artistes, six variations sur le corps. De quoi rester pensifs...
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« HABEMUS CORPUS » : une exposition qui interroge le monde d'aujourd'hui.. .via le corps, cible privilégiée de la modernité
et de l'utopie... Ci-dessus : une partie de l'installation de Martine Deny. (photo Georges Grima)
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En marge des festivals,
la Galerie Susini et l'es-
pace Sextius propo-
sent un corpus de six
artistes, six variations
sur le corps. De quoi
rester pensifs...
HABEMUS COR-
PUS.. . Nous avons un
corps... encore faut-il
le deviner, l'imaginer, le re-
composer... au vu de l'ex-
position présentée par la ga-
lerie SUSINI à ['ESPACE
SEXTIUS. Exposition inau-
gurée au Luxembourg au
mois de mars dans les lieux
dits KULTUR FABR1K et
BEIM ENGEL (cf article pa-
ru le 7 mars dans la
Marseillaise) et dont les pho-
tographies de Georges GRI-
MA donnent un aperçu dès
l'entrée, ce qui par ailleurs
confirme l'importance du lieu
d'accueil, de l'espace et de la
mise en espace...
A Sextius, nous avons droit
à une vision épurée, presque
« squelettique », les œuvres
se dispersant dafu l'espace
sans qu'aucun dialogue, au-
cune passerelle ne parvien-
nent à s'établir, renforçant le
sentiment de froideur, de
désérotisation et de solitude
qui nous saisit dès le hall
avec les grandes toiles de
CECCARELLL. Ces grandes
flaques brunes où se devinent
des personnages anonymes,
perdus... noyés dans leur
anonymat et la couleur ex-
crémentielle qui les plaque au
mur comme on épinglerait le
sentiment désespéré et déses-
pérant de notre condition..
Un peu plus loin, le travail
de Nathalie GARRIGOU qui
a choisi de mettre en boîte sa
vision dichotomique du corps
ou plutôt de l'image du corps.
Photographe, elle a « plan-
che » sur un corps revisité. Et
les images dominatrices de
nos sociétés dites avancées,
partagées entre la vision uto-
piste d'un corps sain libéré du
mal (et de la maladie) et d'un
corps érotisé, revalorisé -
sans cesse et encore - Vision
morcelée, découpée... véri-
table puzzle.
Petits bouts de vitrines, lin-
gerie féminine, matériel pa-
ramédical...d'un côté, des
mannequins, de l'autre, une
véritable pharmacopée... le
tout donnant à voir un corps
sans essence, sans chair et
sans esprit. Juste une pointe
d'ironie et l'œil critique de
l'artiste. L'esthétique léchée
de son installation, ta légère-
té du matériau, le blanc et noir.
comme toujours, intensifiant
la sensation d'un corps désin-
carné . Un corps insensé, im-
matériel. Victime ou vitrine
d'une société exhibitionnis-
te.
Exhibitionniste d'un vide
qui prend « corps » à l'en-
droit même où il se réclame
du triomphe de la beauté et de
la science.
A sa manière - violente et
directe - simulatrice, Valérie
CARTIER décline, elle aus-
si, une vision caustique et in-
terrogative. La dérision et le
canular se partageant le mor-
ceau ! Montages vidéos qui
n'hésitent devant aucune mi-
se en scène de l'horreur, cel-
le qui constitue l'ordinaire
des actualités et reportages
quotidiens du 20 heures.
A y regarder de près, c'est
pourtant d'elle qu'il s'agit, ne
reculant devant aucun effet
spectaculaire, l'horrible de-
venant un morceau de choix
et de bravoure, un breuvage
visuel où tout un chacun peut
assouvir son instinct de
voyeur camivore.
Que dire alors de la série de
nombrils moulés et suspen-
dus à des fils de séchage, si-
non qu'elle renforce le senti-
ment d'un corps narcissique
et sans avenir qui ne trouve
d'écho que dans cette pre-
mière cicatrice : celle de la
naissance.
Les sculptures de
Sebastiano Fini font alors fi-
gure d'éternité. Isolées dans
leur solitude de faux marbre
(savon de Marseille), plom-
bées dans leur barils lestés de
graviers, drapées dans leur
aluminium goudronné,
« sponsorisées », elles de-
viennent les figures emblé-
matiques d'un corps « in-
dustrialisé », soumis à de
nouvelles esthétiques.
Recyclage de la beauté ?
Il n'en demeure pas moins
qu'elles restent solitaires et
démunies. En proie à un ver-
tige existentiel, face à un ave-
nir aussi inaltérable qu'im-
probable.
Retour à ta peinture avec
Thierry Cauwet qui nous
offre une série de tableaux où
le corps se révèle à travers les
hésitations, les « malhabile-
tés », le repentir d'un artiste
dont la jubilation de peindre
ne se désavoue jamais.
Thierry Cauwet aime lai
peinture, interroge le corpsj
avec sans doute le même sen-'
timent d'impuissance devant
leur énigme - leur non évi-
dence et le désir qu'il a de les
saisir - de les unir dans le mê-
me espace fictif de la toile. \
« Aux yeux de Thierry
Cauwet, c 'est le corps hu-
main seul qui peut donner
forme et organisation au
chaos qui nous apparaît
d'abord. ...La démarche est
double : première phase /
peindre, préparation de la
surface initiale.
Deuxième phase / dé-
peindre, surgissement des
formes, dégagement des
corps. ...Le corps humain est
ainsi un élément structurant
fdmatravail... »*
Quant à Martine Deny, el-
le a choisi de montrer deux
exemplaires de son nouveau
travail ainsi qu'une installa-
tion en forme de grand miroir
reflétant une poutre suspen-
due... et le reste...tout dé-
pend du point de vue '...
^Miroir difforme et défor-
mant qui semble nous dire
combien il est vain de rédui-
re le corps à une quelconque
représentation. Corps phy-
sique, corps clinique, corps
métaphysique... comment se
reconnaître dans cet arsenal
d'approche de la matière par
essence humaine qu'est à
priori le corps. Ce corps que
les scientifiques, les philo-
sophes, les psychanalystes
cherchent à apprivoiser de-
puis si longtemps... Reste
cette image du kaléidoscope,
ce sentiment merveilleux et
troublant devant une forme de
vertige, une abstraction op-
tique et géométrique. La fas-
cination immédiate qu'exer-
ce sur nous cette mutation
imperceptible de formes et de
couleurs, ce mouvement in-
cessant qui ressemble tant à
la vie^
Et l'œil de l'artiste dans
tout ça ?
L'œil saisit la lumière et
restitue la couleur. Les deux
toiles exposées, travaillées
avec une très vieille tech-
nique, « la détrempe à
l'œuf»**, nous parlent d'un
ailleurs impossible.
Petites silhouettes égarées,
aspirées par la couleur,
noyées dans le vide, l'absen-
ce de motif et de sujet.
A peine un rectangle.. .une
fenêtre, peut-être. Rien
d'autre que la couleur, enco-
re... La peinture est-elle la
seule destination possible
pour Martine Deny face à
cette inquiétude tenace qui la
tenaille et l'incise comme
une morsure à vif, une rupture
du sens ?
Ici et là, pourtant, une poin-
te d'ironie.
Un petit rire qui allège la
charge émotive.
Nul doute que cette expo-
sition - au-delà des esthé-
tiques et des techniques uti-
lisées - rejoint une
interrogation contemporaine
qui traverse aussi bien les
arts plastiques que le théi'itre,
la danse... où l'on retrouve
sans cesse posée la question
du corps, devenu lieu « poli-
tique ?> pur excellence.
Lieu polémique ... un peu
comme si les artistes se rap-
prochaient de l'endroit même
de la passation, de la récep-
tion d'un monde qui leur
échappe.
Un monde qui ne peut se
résumer avec des mots, des
signes, des équations... un
monde dissous dans la mul-
tiplication exponentielle de
l'information.
De l'informe au virtuel,
Du visible à l'invisible,
De la souffrance au dé-
sir... le corps est devenu le
lieu fantasmé de la rencontre.
Le lieu du vécu et de l'in-
timité-
Le lieu de l'ingestion et de
la régurgitation.
Le lieu même de l'étran-
geté.
Le nombril d'une société
qui se regarde dans un miroir
sans tain où l'autre, nous ren-
voie à un postulat : pas de ré-
conciliation possible entre
l'intime et le collectif, seule-
ment une utopie...
Dominique LARRIEU
*Raphaiîl Munticelli (De
quelques voies d'accès à la
peinture de Thierry Cauwet)
**Mélange d'œufs, d'hui-
le et de pigments...
2 -Lundi 7 Aout2000
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